samedi 8 novembre 2014

WIP de la page 18 d'Arelate tome 4!

On lit de la bande dessinée sans forcément se demander comment celle-ci est créée ni souvent, sans réaliser tout le travail fourni pour finaliser une planche ce qui fait que souvent les lecteurs ne comprennent pas pourquoi nous mettons en général une année pour réaliser un album. Je vais tacher de vous montrer un peu l'envers du décors de la réalisation de la planche 18 de ce tome 4 en partant de l'origine de l'histoire, le scénario!

Avant toute chose, pour faire une planche de BD, il faut un scénario.

Ce scénario, c'est un découpage par écrit, de chacune des pages de l'album (souvent 46 parfois bien plus!) et il va décrire chacune des cases que l'on verra ensuite dessinée, en y apportant toutes les informations utiles pour que le dessinateur puisse retranscrire au mieux l'intention du scénariste. Ces informations sont de l'ordre de la mise en scène, la description des décors, les personnages, l'ambiance général mais également les narratifs et les dialogues.
Bien entendu, il y autant de forme de scénario que de scénariste. Certains vont faire une description très sommaire de chacune des planches alors que d'autres vont décrire, dans le moindre détail, tous ce qui devrait apparaitre dans chacune des cases et au besoin, il imposera également la forme des cases. Dans le cas d'Arelate, étant le scénariste mais également le dessinateur, je fais quelque chose de médian et surtout je me laisse la possibilité de pouvoir changer, jusqu'au dernier moment, certaines choses:

Scénario de la planche 18

Case 1: Au même moment, à l'extérieur de la ville d'Arelate.
Plan large sur la stèle d'Atticus, dans un carré réservé au gladiateurs, un peu en retrait des autres stèles. Délia, mais également Vitalis et  Olympus offrent une libation en déposant notamment de la nourriture dans une urne aménagée dans le cercueil.
                -"Délia! Tu étais la compagne d'Atticus et cela justifiait ta présence au sein du Ludus..."
Case 2: On se rapproche de la scène.
                -"Sans lui, tu n'as malheureusement plus de raison d'y être!"
Case 3: On se rapproche encore.
                -"Atticus avait émis le souhait de racheter ta liberté et ainsi t'affranchir à l'issue de son combat... Je suis près à t'affranchir et à te rétrocéder les gains de son dernier combat."
Case 4: Autre point de vu. On tourne autour d'eux pour mieux voir la tombe.
                -"...Je voudrais te proposer d'assister Paulus pour la gestion de nos approvisionnements en animaux pour les chasses."
Case 5: On se rapproche de la stèle pour bien voir les inscription dessus.
                -"Il se fait vieux et j'aimerais que tu profites de son expérience pour à terme pouvoir le remplacer!"
Case 6: Retour sur Délia.
                -"Merci Olympus!...j'avais pensé que je pourrais rester encore quelques temps au Ludus... sous la protection de Vitalis, si tu l'acceptes bien entendu?"
Case 7: Contrechamp sur Olympus.
                -"C'est vraiment ce que vous voulez? "
Case 8: Plan sur les trois personnes.
                -"Je ne veux que le bien de Délia, Olympus et si tu vois ce rapprochement d'un mauvais oeil, nous ferons comme tu l'exiges!"

Le storyboard:

Une fois ce scénario écrit, c'est au tour de laurent dessinateur de rentrer en action. Je réalise ainsi un premier jet couramment appelé Storyboard ou je mets rapidement en place la forme des cases ainsi que les personnes et les dialogues:

  Si je montre également le storyboard de la planche 19 c'est que je  les réalise sur une page A4 (21x29,7 cm) à l'horizontale, en vis a vis car dans l'album c'est comme cela que vous les retrouverez.
Je réalise ce premier jet au crayon bleu, puis rotring et feutre pinceau pour les aplats de noir en quelques heures.
Vous noterez que la première case du scénario n'apparait pas dans ce découpage simplement parce que je l'ai fait basculer sur la page précédente, ménageant ainsi une sorte de "Cliffanger" en bas de la planche 17.

Crayonné:

Une fois ce storyboard fini, nous faisons avec Alain une nouvelle lecture de la BD afin de voir si celle-ci est fluide. Cela nous permet également de voir si les dialogues fonctionnent tout comme les diverses transitions. Une fois cette étape validée, je m'attèle au crayonné de la planche que je réalise sur un format A3 (29,7x42 cm)

Poussant pas mal mon storyboard en général je fais un agrandissement de celui-ci que je "décalque" ensuite sur un papier semi-transparent (lay out) au criterium. Parfois c'est aussi simple que cela, parfois ça ne l'ai pas et je dois passer par une étape intermédiaire ou je retravaille chaque case sur une autre feuille pour trouver les bonnes attitudes des personnages, le bon angle de vu ou tout simplement le décors lorsque celui-ci nécessite d'être rigoureux, comme c'est souvent le cas des qu'il y a un peu d'architecture...ou des recherches spécifique pour des éléments remarquable dans la page... ainsi, pour réaliser notamment la case 5, le gros plan sur la stèle d'Atticus, j'ai utilisé la photo de la stèle d'un rétiaire que m'a  fourni Méryl Ducros qui réalise actuellement une thèse sur la gladiature hellène:


Le Problème c'est que l'inscription est en grec et non en latin et qu'elle ne fait absolument pas référence à notre personnage d'Atticus. Alain  a du ainsi produire un petit texte afin de remédier à cela:

D M
SCORPIUS RET ARELAT
PRIMO PALO AD OLYMPUS L
QVI PVGNAVIT XXXIIII
VICIT XXVI STANS VIIII
LIBER VIXSIT ANN XXXV
DELIA BENE MERENTI DE SVO P
TE R P D S T T L
 
et sa traduction:
 
Aux Dieux Mânes
(de) Scorpius Rétiaire originaire de la ville d’Arelate
Premier pieux dans le ludus d’Olympus
Qui a combattu 34 fois
Vaincu 26 fois, Renvoyé debout 8 fois
Libéré. Il a vécu 35 ans
 
Délia, sa compagne, a érigé cette tombe sur ses propres deniers pour un
compagnon qui le méritait bien
Toi qui passe (devant cette tombe), j’aimerais que tu dises en partant
« Que la terre soit légère sur toi »
 
Je n'ai plus alors qu'a sortir ma gomme et faire un joli lettrage sur cette stèle!
 
A noter que cette étape me prend une bonne journée, parfois un peu plus suivant la complexité de la page, des décors, du nombre de personnages etc.
 
Encrage et sépia:
 
Une fois l'étape du crayonné validé, ne me reste plus qu'à sortir ma plume, mon encre de chine, mes pinceaux et mes encres acrylique (pfff ça en fait des choses!!) et de mettre au propre cette page que je réalise sur papier aquarelle. En fait j'imprime tout simplement mon crayonné sur ce fameux papier aquarelle. j'ai donc pris soin d'effacer l'ancienne inscription que j'ai ensuite retracé au crayon  sur ce papier aquarelle.) Cette étape de l'impression me permet d'éviter d'abimer le papier aquarelle soit en crayonnant puis gommant puis re-crayonnant dessus et surtout travailler par transparence sur un tel papier est loin d'être évident.
Après quelque chose comme 3 heures de travail:
Ce premier jet est réalisé relativement rapidement car j'ai beaucoup de gros plans sur cette page, c'est lorsque je vais attaquer le décors que cela va être plus long. J'ai de la chance ceci dit car sur cette page, il est relativement modeste:
 
 
Tout n'est pas encore fini au niveau de la première couche de sépia (hum, oui, il va y en avoir une seconde voire parfois une troisième pour augmenter les contrastes!) mais je décide à ce moment là de passer à l'encrage avec ma plume et mon encre de chine:
 
Comme vous pouvez le voir tous le long de ce processus, je papillonne sur cette page, attaquant et finissant parfois une case d'une seule traite ou bien m'attardant sur un arbre puis passant sur le visage d'une autre case. Ce n'est pas un processus réfléchi de ma part, juste l'envie du moment, le ressenti sur l'instant vis a vis de tel ou tel élément de la planche. Je dois également préciser que je travaille souvent 3, 4 ou 5 planches  de front lorsque je suis sur cette étape (je suis monté jusqu'à une grosse quinzaine!) et qu'il m'arrive régulièrement d'en laisser une trainer dans un coin, partiellement inachevée, n'attendant ainsi que mon bon vouloir ou plus précisément le moment opportun pour que je l'achève.


L'un dans l'autre, le passage au trait noir me prend en général une bonne journée voire une journée et demi tout comme le sépia.



Je garde les ciels pour la fin et j'ai rajouté, pour ce prochain opus, une pointe de couleur pour la verdure:


Reste maintenant à faire un peu de nettoyage des bulles et des bords de cases où la peinture a parfois débordé, à lettrer ensuite la page avant que celle-ci ne parte à la relecture et à répéter cette opération 48 fois pour réaliser un album complet...soit pratiquement une semaine pour partir du scénario et arriver à une planche finalisée.

Voilà, J'espère que ce rapide survol vous a plu.

Actuellement j'ai fini donc l'intégralité du storyboard,  des crayonnés et les 30 premières planches sont finalisées. Ne reste donc plus que les 18 dernières...enfin un peu moins étant donné que je travaille actuellement sur 4 pages en parallèles que je devrais terminer d'ici dimanche soir montant le total à 34!
Laurent

5 commentaires:

Philippe Cordier a dit…

si tous les auteurs faisaient ce genre de mise en avant de leur méthode...
TRES intéressant bien sur

Laurent Sieurac a dit…

Merci ;)

Il faut reconnaitre aussi que c'est quand même un poil long à faire comme entrée;)

Laurent V a dit…

Tu m'étonnes. En tout cas merci à toi de nous montrer l'envers du décor.

Fred a dit…

Ça faisait un moment que je n'étais pas passé ici, et c'est très interessant, et renversant! Bravo!

Laurent Sieurac a dit…

Merci et heureux de te voir passer par ici, même sporadiquement ;)